Le conte d’Elmyra – 1

Le vent du Nord balayait les feuilles mortes le long des graviers de l’allée, où elles virevoltaient en rondes fugaces avant de venir s’amonceler contre les marches du cottage. À l’intérieur, la baronne Elmyra de Clairval regardait le feu faiblir au fond de l’âtre. Ses mains noueuses serraient une tasse contenant un fond de thé refroidi. Elle n’attendait personne, ne songeait à rien de précis, plongée dans la douce torpeur qui baignait ses soirées depuis… depuis combien de temps ? La réponse lui échappait comme un moineau qui saute de branche en branche.
Elle esquissa un geste machinal vers la clochette pour appeler Nora et lui demander de remettre de l’eau à bouillir, mais elle se souvint qu’elle lui avait donné congé quelques heures plus tôt.
La jeune femme avait eu un froncement de sourcils.
— Ce n’est pas raisonnable, madame. Le vent menace.
Nora disposait d’un panthéon personnel de forces élémentaires, qu’elle avait pour manie d’invoquer en guise d’arguments. Quand ce n’était pas le brouillard qui charriait de vilains présages, c’étaient les giboulées qui gâtaient le lard, ou telle forme de nuages qu’elle tenait comme signe irréfutable d’accidents domestiques à venir.
— Que voulez-vous donc que le vent me fasse ?
Sa servante avait semblé sur le point de rétorquer quelque chose mais s’était ravisée. Manifestement contrariée, elle avait pris le chemin du village après avoir insisté pour que la baronne aille trouver Harlan en cas de besoin. Elmyra l’avait suivie du regard tandis qu’elle s’éloignait sur le chemin de terre, enveloppée dans un long manteau brun que les bourrasques faisaient claquer autour de ses chevilles. Lorsque Nora avait disparu derrière la haie d’églantiers au bout de l’allée, la vieille dame avait ressenti une étrange impression de déséquilibre. Le vent semblait s’être engouffré dans le vide que la jeune femme avait laissé, redoublant de force à l’instant même où elle avait quitté la propriété.

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