
Parfois, au hasard de ses journées, lui revenaient encore l’odeur du parquet ciré ou le parfum entêtant des bouquets de roses sauvages que sa mère faisait disposer un peu partout dans les couloirs. Ces réminiscences surgissaient sans prévenir, semblables à des fragments échappés d’un songe. Elmyra de Clairval n’était jamais retournée à Améthis. La vie qu’elle menait à Gué-de-la-Dague lui convenait.
Elle connaissait chaque plante et chaque pierre du jardin : le géranium qui refusait de fleurir sous l’auvent du puits, l’ombre que le grand noyer projetait sur la façade, les petites fougères qui s’agrippaient aux fissures du maçonnage, et même l’étrange lichen qui revenait sans cesse au pied du muret nord, malgré tous les efforts d’Harlan pour l’en déloger. A l’intérieur, tout obéissait aux mêmes cycles immuables. Elle savait précisément à quel moment le parquet du salon allait craquer sous ses pas, toujours au même endroit près de la cheminée. Les pièges de l’escalier de pierre qui menait à l’étage ne la surprenaient plus depuis longtemps : ici une marche usée en creux par le temps, là une pierre légèrement déchaussée qui résistait aux tentatives d’Harlan pour la stabiliser.
La seule chose qu’elle n’était pas en mesure de prédire, c’était l’endroit d’où allait surgir le Griffu, et le moment qu’il choisirait pour miauler à la fenêtre. « Je vais l’étrangler, cette sale bête ! », jurait sempiternellement Harlan avant d’obtempérer sous le regard moqueur de Nora. Les escarmouches feutrées entre le volumineux félin et le majordome boiteux faisait partie des rituels qui rythmaient leurs journées. Elmyra s’amusait à observer cette pantomime sans fin, qui lui rappelait vaguement une vieille scène de théâtre oubliée.