Mémoires de Cassiano Drescii – 2

Pour comprendre qui était Cassiano Drescii, le chemin le plus simple est de commencer par se représenter l’endroit où il a vécu.
La demeure où j’ai vu le jour, accrochée à la pente d’une des collines rocailleuses qui entourent Améthis, est une bâtisse austère de pierre grise comme on en voit encore beaucoup dans les faubourgs aisés de la ville. Elle appartient à la famille de ma mère Loredana Ophelion depuis plusieurs siècles, et surplombe un grand jardin en terrasses. Du haut des balcons du premier étage, on peut distinguer le scintillement des eaux de la baie, et suivre du regard le sillage paresseux des cargos qui desservent le port de la capitale.
Le cabinet de travail de mon père, situé à l’extrémité d’une aile un peu isolée de la maison, était l’un des rares endroits qui échappaient à l’aire d’influence de ma mère. La pièce avait l’odeur du cuir vieilli et du silence – les boiseries aux teintes sombres et les tapisseries épaisses étouffaient tout bruit venant de l’extérieur. Quand on ouvrait la porte, on faisait immédiatement face à son bureau, un meuble massif taillé dans un bois rouge orné de ferrures. C’était une antiquité héritée de mon grand-père maternel, usée par des générations de capitaines d’industrie, qui semblait avoir absorbé les manies de ses propriétaires successifs. Les tiroirs, fermés à clé pour la plupart, recelaient des carnets d’écriture de mon père, des lettres reçues, d’autres qu’il n’avait jamais envoyées, et quelques objets qu’il ne s’était jamais donné la peine de trier et auxquels je suppose qu’il attachait une valeur sentimentale : une boussole aux points cardinaux illisibles, une montre à gousset arrêtée, et diverses babioles que je n’ai jamais pu identifier.
Au fond à droite, à côté de la fenêtre, une niche murale éclairée au néon abritait plusieurs statuettes et bibelots issues d’époques et de cultures hétéroclites. L’une d’entre elles me fascinait plus que les autres : une figurine en pierre noire haute de quelques centimètres représentant un personnage à tête de chat, à laquelle il manquait un bras. Mon père disait qu’elle venait des ruines immergées de Falresa et qu’elle représentait une divinité oubliée. Je me souviens aussi très bien du pistolet à silex archaïque suspendu au-dessus de la cheminée ; une fantaisie que ma mère trouvait de mauvais goût mais qu’elle avait décidé de tolérer. C’était une arme finement gravée, à la crosse en bois de noyer ornée d’incrustations d’argent. Il prétendait qu’il s’agissait d’un artefact de l’époque des Révoltes Astrales, bien que son épouse ne cachât pas son scepticisme à ce sujet. S’il me fallait aujourd’hui parier un écu aurissien là-dessus, c’est à l’avis de cette dernière que je me rangerais – peut-être n’a-t-il jamais osé nous avouer qu’il l’avait acheté dans la boutique d’un astroport.
Les murs racontaient encore d’autres histoires. L’énorme bibliothèque qui recouvrait la paroi opposée à la fenêtre écrasait de toute sa hauteur le regard des visiteurs. La plupart des rayonnages étaient occupés par des traités d’histoire et de droit aux titres sibyllins : Codex universalis de la Ligue Stellaire, Traité des zones franches et accords tripartites, ou encore Histoire critique du schisme de Nehala. Ces ouvrages, aux reliures sobres et aux tranches dorées, cohabitaient avec des volumes plus inattendus, témoins des marottes personnelles de mon père : des atlas interstellaires, des recueils de poèmes anciens et quelques livres aux couvertures élimées traitant de légendes ou du folklore d’Améthis.
Les dix-sept tomes de la Saga des Mille Mondes d’Arathian Dreiss, alignés juste au-dessous du plafond, formaient un ensemble à part avec leur couvertures criardes et leur papier bon marché. L’identité du véritable auteur des aventures galactiques de Jorinn Sven n’était un secret pour personne, du moins à la cour d’Améthis, et bien que mon père ne s’étalât jamais à ce sujet (en notre présence du moins), je crois qu’il en tirait une certaine fierté. Je n’ai pas eu la permission de les lire avant mon quinzième anniversaire – permission dont je me suis passée dès que j’ai atteint la taille nécessaire pour toucher le dernier étage de la bibliothèque en grimpant sur un fauteuil et en me hissant sur la pointe des pieds. Si mon père a jamais remarqué un vide suspect au milieu du rayonnage, il s’est abstenu d’en faire mention. Du reste, l’affaire aurait été délicate à démêler : je n’étais pas la seule de la fratrie à être douée de curiosité et à savoir mentir avec aplomb.

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