Le conte d’Elmyra – 4

Le regard de la vieille baronne glissa vers l’horloge massive et silencieuse qui surplombait la cheminée. Elle n’y prenait habituellement pas garde, sauf pour noter son inutilité. C’était une des rares reliques du manoir qui avait suivi son déménagement, et ses aiguilles étaient restées figées à l’heure du désastre : dix heures et dix-sept minutes. Elmyra avait demandé plusieurs fois à Harlan de faire venir un artisan d’Eauprofonde pour la faire réparer, mais il ne s’en était jamais occupé. Elle ne savait plus vraiment pourquoi elle la conservait, mais elle avait fini par s’habituer à sa présence mutique.

Une bourrasque fit trembler les vitres. Les flammes des bougies vacillèrent au-dessus des chandeliers, une odeur de cire brûlante envahit la pièce, et les braises du foyer projetèrent un faisceau d’étincelles contre les pierres noircies de l’âtre. Au coin de son champ de vision, Elmyra vit ployer les branches dénudées du noyer.
Elle leva les yeux vers la fenêtre. La lune était haute et pleine, balayée par un cortège de nuages qui s’effilochaient en nuées d’argent dans le ciel nocturne. De l’autre côté de la vitre, le monde extérieur paraissait flou, comme un tableau dont on aurait estompé les contours. A l’arrière-plan, les toits du village dessinaient une ligne irrégulière dominant le petit vallon où était niché le cottage. D’ordinaire, le clapotis du ruisseau en contrebas du jardin accompagnait les soirées de la vieille baronne, mais ce soir le rugissement du vent dominait tout.
Sur le grand fauteuil brun recouvert d’une couverture usée, le Griffu s’agita sans émerger de son sommeil. Son pelage gris était parcouru de tressautements, et l’extrémité de ses pattes tremblait. Elmyra se demanda quels démons pouvaient bien hanter les rêves du vieux chat.

Quand elle gravit finalement les marches de l’escalier qui menaient à sa chambre, les aiguilles de l’horloge au-dessus de la cheminée indiquaient onze heures passées.

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