Cassiano Drescii

Cassiano Drescii est un des premiers personnages que j’ai créés il y a une dizaine d’années dans le cadre de la campagne d’Imperium maîtrisée par Bertrand. Le portrait trouvé sur le Net est à l’origine une représentation de Gurney Halleck, mais il correspondait bien à l’idée que j’avais en tête. En relisant la biographie sommaire que j’avais rédigée à l’époque je me suis dit qu’il avait un certain potentiel romanesque. Plutôt que d’étoffer simplement la notice du personnage, j’ai donc profité de l’atmosphère particulière de ces jours d’été, avec les JO en fond, pour tenter un début de space-fantasy, très librement inspirée de l’univers de Franck Herbert.


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Cassiano Drescii posa son ordre de mission d’un geste las et se plongea dans une contemplation distraite du luxueux porte-documents qui trônait au centre de son bureau. L’objet, qui lui avait été offert par sa fille cadette, jurait au milieu du mobilier froidement protocolaire et des statuettes antiques ramenées de ses voyages. Mais l’ambassadeur-duelliste avait toujours eu un faible pour Graciana, et il prenait un malin plaisir à scruter la réaction de ses interlocuteurs : quand une conversation s’éternisait, le regard de ces derniers finissait toujours par se fixer involontairement sur la reliure. Au premier coup d’œil, on avait peine à distinguer un motif clair à travers l’entrelacs de milliers de fils d’or et d’argent brodés sur le cuir. Mais lorsqu’on les examinait de près, les scènes fantastiques figurant le bestiaire du sulfureux carnaval de Memnon se révélaient parfaitement obscènes. Par quelque moyen, l’artiste était parvenu à produire une curieuse impression de mouvement qui exerçait une fascination hypnotique. Drescii avait même eu à plusieurs reprises la sensation fugitive que d’infimes détails avaient changé d’un jour à l’autre.

Il ne faisait aucun doute que Graciana savait ce qu’elle faisait lorsqu’elle avait passé commande au fantasque maître-relieur Kamil Ferencz, à l’occasion du cinquantième anniversaire de son père : seule parmi ses cinq filles, la jeune femme avait hérité aussi bien de son goût pour la provocation que de son amour pour l’art. Drescii était connu pour ses excentricités, la moindre d’entre elles n’étant pas son activité littéraire. Les aventures du contrebandier Jorinn Sven dans les bas-fonds des planètes de l’Imperium, contées dans les multiples tomes de sa Saga des Mille Mondes, avaient rencontré un certain succès public. La gazette locale subventionnée par l’Imperium avait salué avec enthousiasme « une œuvre lyrique et populaire », tandis que les Cahiers de Vix avaient conspué sa vulgarité. Les opus n’étaient pas signés de son nom, mais l’identité réelle de leur auteur ne représentait plus qu’un secret de polichinelle, y compris au-delà du cercle réduit des courtisans. Il se murmurait même que la saga était une version romancée des jeunes années de Drescii, ce qui ne laissait jamais d’amuser ce dernier. Sven était une canaille flamboyante dont certaines des frasques étaient certes inspirées de ses propres excès de jeunesse, mais c’était un pur produit de son imagination.

Cela faisait des années qu’il n’avait pas tiré l’épée dans un duel diplomatique. Il lui arrivait encore de se produire dans des joutes de gala, mais le comte le sollicitait de moins en moins souvent ces dernières années. Bien qu’il lui restât quelques bottes de bretteur, il fallait reconnaître qu’il n’était plus tout jeune. Son genou droit commençait à donner des signes de faiblesse, il avait pris de l’embonpoint, et ses cheveux se raréfiaient – non qu’il le regrettât : l’ascétisme à la mode chez nombre de courtisans de la génération suivante n’était pas fait pour lui. Il aimait la bonne chère, le vin d’Émura, les plaisirs du sexe, et il en acceptait le prix.