Le conte d’Elmyra – 5

Lorsqu’elle s’éveilla, elle eut l’impression d’émerger, suffocante, hors des eaux noires d’un lac sans fond. Le vent s’était calmé ; c’était le concert matinal des choucas qui l’avait arrachée au sommeil. Quand elle écarta les volets, elle les aperçut rassemblés en grappes noires sur les branches hautes des mélèzes qui jouxtaient le domaine. Ils émirent des cris furieux en la voyant, puis s’élancèrent en nuées ricanantes. La vieille dame suivit des yeux les oiseaux tandis qu’ils s’éloignaient pour rejoindre le vieux beffroi en ruines perché sur l’aplomb rocheux qui dominait Gué-de-la-Dague. Les villageois surnommaient l’édifice la Tour Suspendue ; on l’avait connu jadis sous un autre nom que les gens préféraient oublier.
Un silence épais retomba après l’envol des choucas. Elmyra se retourna vers la chambre et fronça les sourcils en constatant que la place occupée habituellement par le Griffu était vide : une constellation de poils gris éparpillés sur la couverture indiquait l’endroit où le félin avait ses habitudes. Il faudrait qu’elle demande à Nora de changer les draps et de mettre de l’ordre dans cette pièce. Le secrétaire en bois d’acacia qui trônait à côté de la fenêtre commençait à prendre la poussière, et plusieurs lettres reçues ou non achevées attendaient d’être classées.

Le regard de la vieille dame fut attiré par l’enveloppe encore scellée qui était posée au-dessus de la pile. Elle reconnut le sceau aux deux clés croisées que son cousin Rendal de Rivemont utilisait, mais la date était illisible, et elle n’avait aucun souvenir de l’avoir reçue. D’un geste machinal, elle décacheta l’enveloppe.

Très chère cousine,

Je dînais samedi soir dernier chez dame Siana, veuve du chevalier de Caussegris, et j’ai eu en cette occasion une conversation avec Mme de Granbourg qui éveillera sans doute votre curiosité. Savez-vous que l’on parle encore de vous dans les salons d’Eauprofonde, et en particulier de ce bal masqué de 1327 ? Ce masque de Cyric ! Un choix scandaleux, et – vous ne l’ignoriez pas –, fort surprenant de votre part : bien que tous s’entendissent pour louer votre esprit et votre grâce, vous n’étiez jusqu’alors pas connue pour le goût de la provocation.
Je peux vous assurer qu’en ce jour vous avez marqué les mémoires : même cet insupportable jacasseur de poète Daleron en a perdu la voix. Je ris encore de l’expression de Mlle de Virandelle quand elle comprit que tous les yeux – y compris ceux de son précieux vicomte – s’étaient détournés d’elle.
Beaucoup jugèrent la plaisanterie mauvaise. Les plus indulgents mirent cet errement sur le compte de votre récent
deuil, les plus sévères décidèrent que cela aggravait votre cas. Mais d’autres, nombreux, se sont épris de vous cette nuit-là. Il planait autour de vous un charme sulfureux, trop étrange pour n’être que l’effet d’un jeu. Encore aujourd’hui, je ne puis m’empêcher de me demander ce qui vous a pris.
Bravade ? Mélancolie ? Un de vos derniers paris avec… elle ?
Mais je m’égare : pardonnez les divagations d’un vieux cousin un peu sentimental. Dans ce monde qui nous échappe un peu plus chaque jour, la nostalgie est une amie clémente. Je me demande d’ailleurs parfois si vous êtes encore faite de chair ou si vous ne séjournez plus que dans mes souvenirs. C’est que je ne vous ai pas vue depuis – oh, je crois, depuis l’hiver de la grande crue, l’année où l’on a fermé les jardins d’Améthis.
À ce sujet, j’ai eu vent d’une étonnante rumeur : est-il vrai qu’un acquéreur s’est présenté pour le manoir ? Le peu d’entregent qui me reste en ville ne m’a pas suffi pour en apprendre plus sur ce mystérieux personnage, et – vous me connaissez – je brûle de curiosité.

Écrivez-moi si vous le pouvez. Un mot, même bref, me suffira.

Avec toute mon affection,
Rendal

Le conte d’Elmyra – 4

Le regard de la vieille baronne glissa vers l’horloge massive et silencieuse qui surplombait la cheminée. Elle n’y prenait habituellement pas garde, sauf pour noter son inutilité. C’était une des rares reliques du manoir qui avait suivi son déménagement, et ses aiguilles étaient restées figées à l’heure du désastre : dix heures et dix-sept minutes. Elmyra avait demandé plusieurs fois à Harlan de faire venir un artisan d’Eauprofonde pour la faire réparer, mais il ne s’en était jamais occupé. Elle ne savait plus vraiment pourquoi elle la conservait, mais elle avait fini par s’habituer à sa présence mutique.

Une bourrasque fit trembler les vitres. Les flammes des bougies vacillèrent au-dessus des chandeliers, une odeur de cire brûlante envahit la pièce, et les braises du foyer projetèrent un faisceau d’étincelles contre les pierres noircies de l’âtre. Au coin de son champ de vision, Elmyra vit ployer les branches dénudées du noyer.
Elle leva les yeux vers la fenêtre. La lune était haute et pleine, balayée par un cortège de nuages qui s’effilochaient en nuées d’argent dans le ciel nocturne. De l’autre côté de la vitre, le monde extérieur paraissait flou, comme un tableau dont on aurait estompé les contours. A l’arrière-plan, les toits du village dessinaient une ligne irrégulière dominant le petit vallon où était niché le cottage. D’ordinaire, le clapotis du ruisseau en contrebas du jardin accompagnait les soirées de la vieille baronne, mais ce soir le rugissement du vent dominait tout.
Sur le grand fauteuil brun recouvert d’une couverture usée, le Griffu s’agita sans émerger de son sommeil. Son pelage gris était parcouru de tressautements, et l’extrémité de ses pattes tremblait. Elmyra se demanda quels démons pouvaient bien hanter les rêves du vieux chat.

Quand elle gravit finalement les marches de l’escalier qui menaient à sa chambre, les aiguilles de l’horloge au-dessus de la cheminée indiquaient onze heures passées.

Mémoires de Cassiano Drescii – 2

Pour comprendre qui était Cassiano Drescii, le chemin le plus simple est de commencer par se représenter l’endroit où il a vécu.
La demeure où j’ai vu le jour, accrochée à la pente d’une des collines rocailleuses qui entourent Améthis, est une bâtisse austère de pierre grise comme on en voit encore beaucoup dans les faubourgs aisés de la ville. Elle appartient à la famille de ma mère Loredana Ophelion depuis plusieurs siècles, et surplombe un grand jardin en terrasses. Du haut des balcons du premier étage, on peut distinguer le scintillement des eaux de la baie, et suivre du regard le sillage paresseux des cargos qui desservent le port de la capitale.
Le cabinet de travail de mon père, situé à l’extrémité d’une aile un peu isolée de la maison, était l’un des rares endroits qui échappaient à l’aire d’influence de ma mère. La pièce avait l’odeur du cuir vieilli et du silence – les boiseries aux teintes sombres et les tapisseries épaisses étouffaient tout bruit venant de l’extérieur. Quand on ouvrait la porte, on faisait immédiatement face à son bureau, un meuble massif taillé dans un bois rouge orné de ferrures. C’était une antiquité héritée de mon grand-père maternel, usée par des générations de capitaines d’industrie, qui semblait avoir absorbé les manies de ses propriétaires successifs. Les tiroirs, fermés à clé pour la plupart, recelaient des carnets d’écriture de mon père, des lettres reçues, d’autres qu’il n’avait jamais envoyées, et quelques objets qu’il ne s’était jamais donné la peine de trier et auxquels je suppose qu’il attachait une valeur sentimentale : une boussole aux points cardinaux illisibles, une montre à gousset arrêtée, et diverses babioles que je n’ai jamais pu identifier.
Au fond à droite, à côté de la fenêtre, une niche murale éclairée au néon abritait plusieurs statuettes et bibelots issues d’époques et de cultures hétéroclites. L’une d’entre elles me fascinait plus que les autres : une figurine en pierre noire haute de quelques centimètres représentant un personnage à tête de chat, à laquelle il manquait un bras. Mon père disait qu’elle venait des ruines immergées de Falresa et qu’elle représentait une divinité oubliée. Je me souviens aussi très bien du pistolet à silex archaïque suspendu au-dessus de la cheminée ; une fantaisie que ma mère trouvait de mauvais goût mais qu’elle avait décidé de tolérer. C’était une arme finement gravée, à la crosse en bois de noyer ornée d’incrustations d’argent. Il prétendait qu’il s’agissait d’un artefact de l’époque des Révoltes Astrales, bien que son épouse ne cachât pas son scepticisme à ce sujet. S’il me fallait aujourd’hui parier un écu aurissien là-dessus, c’est à l’avis de cette dernière que je me rangerais – peut-être n’a-t-il jamais osé nous avouer qu’il l’avait acheté dans la boutique d’un astroport.
Les murs racontaient encore d’autres histoires. L’énorme bibliothèque qui recouvrait la paroi opposée à la fenêtre écrasait de toute sa hauteur le regard des visiteurs. La plupart des rayonnages étaient occupés par des traités d’histoire et de droit aux titres sibyllins : Codex universalis de la Ligue Stellaire, Traité des zones franches et accords tripartites, ou encore Histoire critique du schisme de Nehala. Ces ouvrages, aux reliures sobres et aux tranches dorées, cohabitaient avec des volumes plus inattendus, témoins des marottes personnelles de mon père : des atlas interstellaires, des recueils de poèmes anciens et quelques livres aux couvertures élimées traitant de légendes ou du folklore d’Améthis.
Les dix-sept tomes de la Saga des Mille Mondes d’Arathian Dreiss, alignés juste au-dessous du plafond, formaient un ensemble à part avec leur couvertures criardes et leur papier bon marché. L’identité du véritable auteur des aventures galactiques de Jorinn Sven n’était un secret pour personne, du moins à la cour d’Améthis, et bien que mon père ne s’étalât jamais à ce sujet (en notre présence du moins), je crois qu’il en tirait une certaine fierté. Je n’ai pas eu la permission de les lire avant mon quinzième anniversaire – permission dont je me suis passée dès que j’ai atteint la taille nécessaire pour toucher le dernier étage de la bibliothèque en grimpant sur un fauteuil et en me hissant sur la pointe des pieds. Si mon père a jamais remarqué un vide suspect au milieu du rayonnage, il s’est abstenu d’en faire mention. Du reste, l’affaire aurait été délicate à démêler : je n’étais pas la seule de la fratrie à être douée de curiosité et à savoir mentir avec aplomb.

Le conte d’Elmyra – 3

Parfois, au hasard de ses journées, lui revenaient encore l’odeur du parquet ciré ou le parfum entêtant des bouquets de roses sauvages que sa mère faisait disposer un peu partout dans les couloirs. Ces réminiscences surgissaient sans prévenir, semblables à des fragments échappés d’un songe. Elmyra de Clairval n’était jamais retournée à Améthis. La vie qu’elle menait à Gué-de-la-Dague lui convenait.

Elle connaissait chaque plante et chaque pierre du jardin : le géranium qui refusait de fleurir sous l’auvent du puits, l’ombre que le grand noyer projetait sur la façade, les petites fougères qui s’agrippaient aux fissures du maçonnage, et même l’étrange lichen qui revenait sans cesse au pied du muret nord, malgré tous les efforts d’Harlan pour l’en déloger. A l’intérieur, tout obéissait aux mêmes cycles immuables. Elle savait précisément à quel moment le parquet du salon allait craquer sous ses pas, toujours au même endroit près de la cheminée. Les pièges de l’escalier de pierre qui menait à l’étage ne la surprenaient plus depuis longtemps : ici une marche usée en creux par le temps, là une pierre légèrement déchaussée qui résistait aux tentatives d’Harlan pour la stabiliser.

La seule chose qu’elle n’était pas en mesure de prédire, c’était l’endroit d’où allait surgir le Griffu, et le moment qu’il choisirait pour miauler à la fenêtre. « Je vais l’étrangler, cette sale bête ! », jurait sempiternellement Harlan avant d’obtempérer sous le regard moqueur de Nora. Les escarmouches feutrées entre le volumineux félin et le majordome boiteux faisait partie des rituels qui rythmaient leurs journées. Elmyra s’amusait à observer cette pantomime sans fin, qui lui rappelait vaguement une vieille scène de théâtre oubliée.

Le conte d’Elmyra – 2

En repensant à la lueur inquiète qu’elle avait vu briller dans les yeux de Nora, Elmyra se demanda ce qui la dérangeait à ce point. Certes, il n’était pas dans ses habitudes de passer ses soirées seule, et elle avait atteint cet âge où les regards d’autrui se teintent d’un mélange de déférence et de compassion maladroite, comme si tout le monde s’attendait à ce qu’elle vacille d’un instant à l’autre. Mais Harlan n’était jamais loin, veillant dans la petite loge attenante à l’aile principale du cottage. La lumière tremblotante d’une lampe à huile était encore visible à la fenêtre du vieux régisseur, qui devait être en train de réparer la lanterne fêlée de l’étable ou d’aiguiser quelque lame émoussée.
Et de toute façon, qu’y avait-il à craindre à Daggerford ? Il ne s’y passait jamais rien. Même en fouillant dans les recoins de sa mémoire, Elmyra ne parvenait pas à se rappeler un seul événement marquant depuis qu’elle s’y était installée, quarante ans plus tôt. Le village, avec ses quelques centaines d’âmes, semblait figé dans un état d’attente perpétuelle, et à l’approche de l’hiver cette immobilité devenait presque palpable. Une fois la nuit tombée, les ruelles se vidaient, et les maisonnées se calfeutraient sous les toitures basses à la chaleur des poêles.

Quarante années… Et pourtant, elle avait parfois l’impression que son arrivée au Gué de la Dague datait d’hier. Elle entendait encore l’écho de ses pas résonner pour la dernière fois dans le grand hall du manoir d’Améthis, le froissement des jupes de Nora dans son sillage, et le grincement des grandes portes de l’entrée au moment où elles s’étaient refermées sur son passage. Elle s’était hissée dans la voiture qui l’attendait en bas du perron sans un regard en arrière. Elle se souvenait des cahots sur la route, du silence pesant de sa jeune servante durant les deux jours de trajet, et du crissement du gravier sous les sabots des chevaux lorsque le véhicule s’était finalement arrêté devant les portes du cottage. C’était déjà Harlan qui tenait les rênes, n’est-ce pas ? Oui, elle en était certaine. Et pourtant il y avait quelque chose qui clochait, une vague impression que les pièces ne s’emboîtaient pas. Les détails lui semblaient à la fois familiers et dissonants, comme la mélodie d’une boîte à musique enrayée.

Le conte d’Elmyra – 1

Le vent du Nord balayait les feuilles mortes le long des graviers de l’allée, où elles virevoltaient en rondes fugaces avant de venir s’amonceler contre les marches du cottage. À l’intérieur, la baronne Elmyra de Clairval regardait le feu faiblir au fond de l’âtre. Ses mains noueuses serraient une tasse contenant un fond de thé refroidi. Elle n’attendait personne, ne songeait à rien de précis, plongée dans la douce torpeur qui baignait ses soirées depuis… depuis combien de temps ? La réponse lui échappait comme un moineau qui saute de branche en branche.
Elle esquissa un geste machinal vers la clochette pour appeler Nora et lui demander de remettre de l’eau à bouillir, mais elle se souvint qu’elle lui avait donné congé quelques heures plus tôt.
La jeune femme avait eu un froncement de sourcils.
— Ce n’est pas raisonnable, madame. Le vent menace.
Nora disposait d’un panthéon personnel de forces élémentaires, qu’elle avait pour manie d’invoquer en guise d’arguments. Quand ce n’était pas le brouillard qui charriait de vilains présages, c’étaient les giboulées qui gâtaient le lard, ou telle forme de nuages qu’elle tenait comme signe irréfutable d’accidents domestiques à venir.
— Que voulez-vous donc que le vent me fasse ?
Sa servante avait semblé sur le point de rétorquer quelque chose mais s’était ravisée. Manifestement contrariée, elle avait pris le chemin du village après avoir insisté pour que la baronne aille trouver Harlan en cas de besoin. Elmyra l’avait suivie du regard tandis qu’elle s’éloignait sur le chemin de terre, enveloppée dans un long manteau brun que les bourrasques faisaient claquer autour de ses chevilles. Lorsque Nora avait disparu derrière la haie d’églantiers au bout de l’allée, la vieille dame avait ressenti une étrange impression de déséquilibre. Le vent semblait s’être engouffré dans le vide que la jeune femme avait laissé, redoublant de force à l’instant même où elle avait quitté la propriété.