Lorsqu’elle s’éveilla, elle eut l’impression d’émerger, suffocante, hors des eaux noires d’un lac sans fond. Le vent s’était calmé ; c’était le concert matinal des choucas qui l’avait arrachée au sommeil. Quand elle écarta les volets, elle les aperçut rassemblés en grappes noires sur les branches hautes des mélèzes qui jouxtaient le domaine. Ils émirent des cris furieux en la voyant, puis s’élancèrent en nuées ricanantes. La vieille dame suivit des yeux les oiseaux tandis qu’ils s’éloignaient pour rejoindre le vieux beffroi en ruines perché sur l’aplomb rocheux qui dominait Gué-de-la-Dague. Les villageois surnommaient l’édifice la Tour Suspendue ; on l’avait connu jadis sous un autre nom que les gens préféraient oublier.
Un silence épais retomba après l’envol des choucas. Elmyra se retourna vers la chambre et fronça les sourcils en constatant que la place occupée habituellement par le Griffu était vide : une constellation de poils gris éparpillés sur la couverture indiquait l’endroit où le félin avait ses habitudes. Il faudrait qu’elle demande à Nora de changer les draps et de mettre de l’ordre dans cette pièce. Le secrétaire en bois d’acacia qui trônait à côté de la fenêtre commençait à prendre la poussière, et plusieurs lettres reçues ou non achevées attendaient d’être classées.
Le regard de la vieille dame fut attiré par l’enveloppe encore scellée qui était posée au-dessus de la pile. Elle reconnut le sceau aux deux clés croisées que son cousin Rendal de Rivemont utilisait, mais la date était illisible, et elle n’avait aucun souvenir de l’avoir reçue. D’un geste machinal, elle décacheta l’enveloppe.
Très chère cousine,
Je dînais samedi soir dernier chez dame Siana, veuve du chevalier de Caussegris, et j’ai eu en cette occasion une conversation avec Mme de Granbourg qui éveillera sans doute votre curiosité. Savez-vous que l’on parle encore de vous dans les salons d’Eauprofonde, et en particulier de ce bal masqué de 1327 ? Ce masque de Cyric ! Un choix scandaleux, et – vous ne l’ignoriez pas –, fort surprenant de votre part : bien que tous s’entendissent pour louer votre esprit et votre grâce, vous n’étiez jusqu’alors pas connue pour le goût de la provocation.
Je peux vous assurer qu’en ce jour vous avez marqué les mémoires : même cet insupportable jacasseur de poète Daleron en a perdu la voix. Je ris encore de l’expression de Mlle de Virandelle quand elle comprit que tous les yeux – y compris ceux de son précieux vicomte – s’étaient détournés d’elle.
Beaucoup jugèrent la plaisanterie mauvaise. Les plus indulgents mirent cet errement sur le compte de votre récent deuil, les plus sévères décidèrent que cela aggravait votre cas. Mais d’autres, nombreux, se sont épris de vous cette nuit-là. Il planait autour de vous un charme sulfureux, trop étrange pour n’être que l’effet d’un jeu. Encore aujourd’hui, je ne puis m’empêcher de me demander ce qui vous a pris.
Bravade ? Mélancolie ? Un de vos derniers paris avec… elle ?
Mais je m’égare : pardonnez les divagations d’un vieux cousin un peu sentimental. Dans ce monde qui nous échappe un peu plus chaque jour, la nostalgie est une amie clémente. Je me demande d’ailleurs parfois si vous êtes encore faite de chair ou si vous ne séjournez plus que dans mes souvenirs. C’est que je ne vous ai pas vue depuis – oh, je crois, depuis l’hiver de la grande crue, l’année où l’on a fermé les jardins d’Améthis.
À ce sujet, j’ai eu vent d’une étonnante rumeur : est-il vrai qu’un acquéreur s’est présenté pour le manoir ? Le peu d’entregent qui me reste en ville ne m’a pas suffi pour en apprendre plus sur ce mystérieux personnage, et – vous me connaissez – je brûle de curiosité.
Écrivez-moi si vous le pouvez. Un mot, même bref, me suffira.
Avec toute mon affection,
Rendal




