Noon, L.L. Kloetzer

T1 – Noon du Soleil noir (Le Bélial, 2022)
T2 – La Première ou Dernière (Le Bélial, 2023)
T3 – Le Désert des cieux (Le Bélial, 2025)
Illustrations de Nicolas Fructus

Il y a de de la magie à l’œuvre dans l’écriture de Laure et Laurent Kloetzer. Avec les trois tomes de Noon, hommage déclaré à Fritz Leiber, les auteurices démontrent qu’il est possible de revenir aux sources de la sword & sorcery sans tomber dans le déjà-vu ou le pastiche. Il suffit, au fond, de savoir raconter des histoires.

Je ne suis pas vraiment familière de Leiber, dont je n’ai gardé que quelques souvenirs flous (à 12/13 ans j’étais sans doute trop jeune pour apprécier pleinement les aventures de Fafhrd et du Souricier Gris). Il n’empêche que j’ai grandi en arpentant en imagination des cités aux ruelles sombres, aux palais fabuleux et aux tavernes peuplées d’aventuriers, où l’on guettait les passages secrets et où le fantastique pouvait se révéler à tout moment. Comme beaucoup d’enfants des années 80, ma culture de la sword & sorcery vient surtout de ma pratique du jeu de rôle, du jeu vidéo, et des Livres dont vous êtes le héros – les séries de Ian Livingstone et Steve Jackson, notamment (que je n’ai jamais fini sans tricher), qui reprenaient largement le bestiaire forgé par Leiber et Howard.

Je craignais un peu de ne trouver en Noon qu’un exercice de style nostalgique me ramenant à mes lectures d’enfance et d’adolescence. Connaissant bien la plume de Laurent et un peu celle de Laure, j’aurais dû me douter que non, mais c’est peut-être pour ça que j’ai attendu quatre ans après la sortie du tome 1 avant de le décider à le lire. (Merci à Fred de la librairie O’Merveilles qui me l’a mis entre les mains !) L’avantage, c’est que j’ai pu avaler les trois tomes d’une traite, ayant appris du même coup l’existence des tomes 2 et 3.

L’essentiel de l’intrigue nous est contée par Yors, mercenaire boiteux et vieillissant qui entre par hasard au service du jeune magicien Noon – dont on ne sait au début pas grand-chose, si ce n’est qu’il est capable d’arpenter le monde du Soleil noir où marchent les défunts, qu’il contemple le monde des hommes avec une certaine naïveté, et qu’il est très pointilleux sur le respect des engagements. Loin d’être une simple commodité narrative, c’est un parti-pris qui façonne toute la structure des romans et dont les auteurices respectent les contraintes : il y a ce que Yors a vu, ce qu’il a reconstitué, et ce qu’il imagine. La singularité de sa voix contribue beaucoup à l’immersion : la gouaille du personnage est bourrée de charme sans jamais se faire envahissante, et n’empêche pas la poésie de se déployer quand le moment s’y prête. Certaines descriptions, en particulier dans le monde du Soleil noir, sont très belles

Dans le troisième tome arrive en sus la voix de Meg, fille des rues et reine de la débrouille, qui se révèle être bien plus que ce à quoi l’on est tenté.e de la réduire lors de son introduction dans le tome 1. Un ajout très réussi (ces passages sont parmi mes préférés du tome 3) ; les auteurices n’ont pas peur de varier le ton et d’insérer des histoires dans l’histoire, ce qui me ravit particulièrement. On suivra aussi, entre autres, celle d’une femme de l’ombre qui manipule les puissants, celles de divers jeunes hommes aux prises avec leurs ambitions, d’une princesse mingole, et d’un sorcier des temps anciens extrêmement têtu.

Il y a quelque chose de profondément organique dans la manière dont L&L Kloetzer construisent leur récit : destins qui s’entrecroisent, liens tissés entre les vivants et les morts, entre les mortels et les dieux, entre le monde visible et celui du Soleil noir, tout fait sens et tout finit par s’assembler. Il est d’ailleurs beaucoup question dans Noon d’architecture et de maçonnerie – la Cité de la Toge Noire, décalque de Lankhmar, n’est pas un simple décor : la ville respire, gronde, se révolte, et constitue finalement une entité à part entière.

On sent affleurer sous les mots une forme d’humanisme modeste, qui ne s’affiche jamais en tant que tel mais transparaît dans la finesse du regard porté sur les personnages. Malgré la noirceur des thèmes qui s’intensifie au fil des tomes, c’est une œuvre douce, qui échappe au cynisme et ne ferme pas la porte à l’espoir.

Une des meilleures lectures de fantasy en ce qui me concerne depuis des années.



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